CADAVRE EXQUIS

Depuis novembre, l’équipe reste mobilisée et imagine des « actions distanciées » avec le public. Parmi les propositions, Le Nouveau Relax a organisé l’écriture d’un texte collectif, sous la méthode du cadavre exquis.

Laurent Vacher, metteur en scène de la Compagnie Le Bredin et artiste associé au Nouveau Relax, a effectué une résidence au théâtre, pour la création du spectacle Soudain Chutes et Envols. Le texte est une réécriture par l’autrice Marie Dilasser des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, à partir d’entretiens questionnant les sentiments amoureux de collégiens et de personnes âgées de notre territoire. Il nous a proposé de démarrer le cadavre exquis par quelques lignes, qui relatent une rencontre.

Après plusieurs semaines créatives, l’aventure du cadavre exquis s’achève.
Vous avez été nombreux à participer ! Merci à Annie, Martine, Catherine, Rose-Marie, Véronique, Louise, Françoise, Lapiotte, Hermione, Suzanne, Marius, Andromaque, Héloïse, Emile et Camille.
Découvrez maintenant la fin de l’histoire :


Dans le bus puis dans le train… Soit, 7h33 et 8h15. Le soir à 17h02, train. À 17h 44, bus. Toujours exact, toujours là. Du lundi au vendredi. Le samedi, le dimanche : rien. Chaque jour de la semaine, tu viens t’asseoir à côté de moi, ou face à moi.
Chaque jour, même heure, matin et soir, j’aperçois tes cheveux décolorés cachés sous ton bonnet de laine. Jaune. Toujours le même. Il faut dire qu’il fait particulièrement froid pour un mois de novembre. Il fait sombre aussi. Mais ce jaune-là est réconfortant dans l’hiver qui s’installe : ça fait paraître le temps moins long.
Car chaque jour, de façon lente et mécanique, tu extrais d’une vieille sacoche en cuir un roman. Chaque jour, un roman différent de la veille. Alors d’une voix précise, audible et chaude, tu débutes une lecture à voix haute sans lever la tête, sans même regarder autour de toi.
Il semble que peu importe le regard des autres. Sous ton bonnet jaune, parce que moi, je suis près de toi, je vois tes yeux clairs qui suivent les lignes de ton cahier fatigué ouvert entre tes mains délicates. Le compartiment baigne dans le silence et cette surprenante attitude parait normale. Les passagers sont soit étonnés, soit indifférents, ils écoutent ou peut-être pas. Mais moi, je ne quitte pas tes lèvres naturellement roses, avide des mots que tu vas prononcer. Je ne manque pas un souffle, pas une pause, pas un son qui serait différent.
Puis, le ton annonce la dernière phrase, tu refermes posément ton cahier et tournes doucement la tête vers la fenêtre du train. Tu regardes le paysage défiler, l’air pensive, encore plongée dans ton histoire. Un sourire naïf se dégage de tes lèvres. Le contraste des couleurs de l’automne à l’horizon illumine ton visage et fige cet instant comme dans un rêve. Un rêve dont j’aimerais être le personnage principal. Et là, tu interromps tes pensées et tes yeux se posent enfin sur moi.
Tes yeux se posent enfin sur moi. Des yeux perçants qui reflètent la froideur de ton âme. Ton bonnet jaune mars n’a plus rien de réconfortant. Sa teinte me fait entrevoir un aspect guerrier que tu dissimules dans la délicatesse de tes gestes. Tu me fixes inlassablement. Tout en me regardant, tu laisses émaner de ton corps chaud un souffle profond, un souffle glacial qui me transperce. Je suis pétrifié. Mon corps est comme sous l’emprise d’une force qui m’empêche maintenant de bouger. Je sens bien que pour rompre cette énergie dévastatrice, je devrais décrocher mon regard du tien. Mais m’en voilà bien incapable. J’ai peur. Dans cet instant de panique, une pensée me traverse l’esprit et je réussis à articuler ces phrases :
« le bleu de tes yeux, l’ombre de ton sourire : tout en toi me ramène à du Mary Higgins Clark !!! Alors Entre hier et demain, Trois jours avant Noël, retrouvons-nous s’il te plait à La Clinique du Docteur H., mon Ange perdu : nous découvrirons ensemble Ce que vivent les roses, nous disserterons joyeusement de L’Affaire Cendrillon, nous fredonnerons Cette chanson que je n’oublierai jamais et En secret, Je te donnerai mon cœur, Avant de te dire adieu ».